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L’Ingénieur et les Normes
Article mis en ligne le 11 décembre 2017
dernière modification le 29 janvier 2018

par Jacques Ricour
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L’Ingénieur et les Normes

 

Déjà, sous le règne de Charlemagne, la création de monnaie était un droit régalien qui définissait la teneur en métal précieux des pièces (l’aloi) et le poids de celles-ci.

Au siècle de la Fontaine, il était interdit de prendre une carpe ou une truite qui ne serait pas grande de six pouces entre l’œil et la queue !

Les ordonnances de 1735 règlent le poids, la contenance des bouteilles, notamment de Champagne, aux mesures de Paris, d’où de nombreuses saisies et amendes.

Treize siècles d’histoire nous enseignent que la standardisation et l’élaboration de normes qui ne portent pas encore leur nom ont pour finalité d’asseoir le pouvoir de l’autorité régalienne.

Ainsi la volonté de recours aux normes n’est pas née d’hier, mais l’usage des normes foisonne dans notre monde moderne et se multiplie dans tous les domaines depuis trois décennies. On peut s’interroger sur leurs limites au regard des métiers d’un ingénieur géologue qui, pour chacune des missions qui lui est confiée, se doit d’observer, de comprendre, d’inventer et de construire en intégrant les contraintes de fonctionnement et d’environnement. Les normes ont permis d’établir un champ commun de références dans les processus d’organisation, de comparaison, de mesures et de contrôle. Elles autorisent la confrontation objective de projets pour les maîtres d’ouvrage, facilitent l’application de règles communes pour l’Etat régalien et protègent théoriquement, l’ingénieur, maître d’œuvre, de recours juridiques injustifiés.

Ce dernier point reste toutefois très théorique, tant il est vrai que l’ingénieur est un sachant qui a toujours une obligation de conseil auprès du maître d’ouvrage.


Si le champ normatif présente une avancée certaine dans le métier de l’ingénieur - notamment pour ce qui concerne les mesures -, la mise en place de normes par trop contraignantes ou appliquées de façon abusive et irraisonnée présente deux défauts majeurs : celui de ne plus laisser une place suffisante à la capacité d’inventivité et de création de l’ingénieur, mais aussi celui d’introduire une forte composante juridique dans tous les projets.

Ceci est particulièrement vrai dans le domaine des Sciences de la Terre où chaque cas rencontré est un cas spécifique, où il faut savoir s’adapter, créer, imaginer en intégrant des objectifs sociétaux et environnementaux de plus en plus contraignants.

Outre ces contraintes, la mise en place de valeurs normatives quantitatives servant d’alertes ou de seuils de décision peut être source de processus de décision inadaptée. A titre d’exemple, une concentration en nitrates de 54 mg/l pour une concentration maximale de 50 mg/l dans des eaux destinées à la distribution publique doit conduire, logiquement, à en interdire la distribution. Là intervient le travail de l’ingénieur : une telle mesure de 54 mg/l est assortie d’une erreur de mesure, rarement prise en compte dans le processus de décision et qui peut atteindre 10 à 15 %, si l’on cumule les erreurs d’échantillonnage, de conditionnement et d’analyse.

Ainsi, ce résultat de mesure placé dans une chronique de suivi où la dégradation est continue nécessitera une décision différente de celle adaptée à une situation où cette mesure est ponctuelle et erratique.

Placer l’ingénieur sur une étagère et le contraindre à travailler avec des « boîtes pré-dimensionnées » revient ainsi à lui couper les ailes en lui interdisant toute créativité « a »-normale, et ce d’autant que les champs d’action de la normalisation se sont emparés du vocabulaire technique, chaque organisme s’adjugeant le droit et l’autorité de définitions ayant valeur de référence nationale. J’ai toujours été fasciné par les dictionnaires et les encyclopédies ; il conviendrait, pour le moins, de redonner l’autorité qui est due à nos Académiciens afin de disposer d’un vocabulaire dont la signification est identique pour tous.

Après 45 ans d’activités, le recul de l’expérience me conduit à constater que j’ai été amené à conduire certains chantiers en ayant recours à des techniques novatrices et hors normes, à risque partagé entre le maître d’ouvrage et le maître d’œuvre et ceci au bénéfice de mes commanditaires. Aujourd’hui, ces techniques ne trouveraient plus leur place dans les champs normatifs qui ont été mis en place au fil des ans.

Aussi importante que la mise en place de champs normatifs, l’utilisation de vocabulaire technique clairement défini est un socle indispensable au développement de nos métiers. Visionnaire, Jean Margat eut le grand mérite d’en être le pionnier en hydrogéologie quantitative. Il reste, cependant, encore beaucoup à faire dans le domaine de l’hydrogéochimie et de l’environnement où certains concepts, mal définis, prêtent encore à confusion et peuvent conduire à des erreurs d’appréciation ou à des incompréhensions mutuelles. L’intégration de termes anglo-saxons mal transcrits en français ou utilisés ex abrupto ne fait que conforter cette observation. Mais c’est aussi le cas de certains termes s’adressant à différents corps de métier comme la vulnérabilité (à la pollution) et ou le risque (de pollution) des eaux souterraines dont l’acception n’est pas la même pour un assureur, un ingénieur ou un juriste.

La chronique rapporte que, lorsque l’on interrogea Confucius sur l’action qu’il mènerait si celle-ci devait être la dernière de sa vie, il répondit qu’il rassemblerait les personnes les plus savantes et les plus instruites afin de décider d’un sens commun aux vocables que nous utilisons !

Jacques Ricour

 



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